Dix-neuf heures. Théodore abandonna son siège qui formait un creux tant il était usé pour aller fermer la grille en traînant la patte. Pour aujourd’hui, les visites étaient terminées. Il allait enfin pouvoir s’adonner à sa passion, le jardinage nocturne, et oublier ainsi la lente et monotone journée qui était son quotidien.
Armé d’une bêche et d’un plantoir, il retourna consciencieusement un petit rectangle de terrain aux contours irréguliers et traça trois sillons les plus droits possibles, ce qui dans son cas était pratiquement un exploit. Le gros rouge dont il s’était arrosé le gosier toute la journée lui avait un peu tapé sur le système et le rendait plutôt maladroit. Il s’y reprit à trois fois avant de parvenir à ses fins. Les reins douloureux, le front en sueur, il se releva, chancela s’appuya sur le manche de son outil qui dérapa dans le gravier des allées et il se rattrapa de justesse à la grosse borne de marbre qui voisinait avec son rectangle de terre.
Il dépota avec un soin particulier les plus beaux chrysanthèmes qu’il avait sélectionnés et les repiqua avec goût. Son petit jardin se transforma aussitôt en une splendide plate bande fleurie, et tout en claudicant, il alla remplir l’arrosoir en fer rouillé qui fuyait pour inonder les fleurs. Au dernier moment, il ajouta une bonne dose d’engrais, persuadé que ça leur serait salutaire.
Avec ça, mes belles, vous allez péter la forme !
Satisfait de son travail, il contempla songeur l’autre bout de terrain qu’il avait quelque peu délaissé depuis deux semaines.
-Bah ! pensa-t-il, « il » peut bien attendre encore un peu !
Le jour avait complètement décliné. Dans un arbre une chouette hulula. Théodore secoua la tête, c’était bientôt l’heure et il ne voulait sous aucun prétexte rater son rendez-vous. Il tira dehors son fauteuil défoncé et s’installa à l’abri du vent qui commençait à pincer. La lumière extérieure éteinte, il s’enroula dans sa couverture de laine un peu mitée et attendit. La chouette hulula une seconde fois et trois chauves souris envahirent le ciel. Le décor était en place. Anxieux, il jeta un coup d’œil en direction du ciel. Allait-elle venir ?
La masse sombre du bois qui couronnait la colline s’éclaira petit à petit, et la lune, s’arrachant de la frondaison des arbres, se hissa en plein ciel, illuminant la scène du rendez-vous comme un gros projecteur. Un petit frisson de plaisir parcourut le vieux corps, et Théodore fixa sans dévier d’un pouce le petit rectangle de jardin qu’il venait de fleurir.
Une vapeur blanchâtre s’évapora du milieu des chrysanthèmes, et, dans la nuit s’éleva une forme estompée. Théodore reconnut aussitôt la chevelure grise qui, plantée par touffes, laissait apparaître des plaques de crâne chauve, boursouflé de pustules.
-Bonsoir Bloody Spectra !
La forme se retourna comme une volute de fumée et le sourire édenté de Bloody Spectra apparut sous la lumière du spot improvisé par la lune. Son nez à demi rongé par des asticots se releva en un petit mouvement coquin et insolent, et les deux creux de ses orbites s’allumèrent. Son regard se mit à danser, les vers luisants s’en donnaient à cœur joie, et l’un d’eux se laissa glisser le long de sa joue verdâtre pour aller investir sa bouche où branlaient encore quatre dents cariées.
-Salut à toi, Théodore…. Et toi, ma belle, demanda-t-elle à une chauve souris, sa préférée, qui était venue se suspendre à son oreille, comment vas-tu ?
Des petits cris de joie ultrasons lui répondirent. Pendant qu’elle caressait affectueusement de son index décharné le pelage gris de la chauve souris, Théodore s’enquit impatiemment.
-Alors ! T’as aimé mes chrysanthèmes ? Ils sont du dernier arrivage. Tout frais !
Bloody Spectra fit la grimace, se contorsionna et laissa échapper un pet retentissant qui fusa en un jet de lucioles, montant dans la nuit et se dissipa en un joli petit nuage phosphorescent.
-Ah!.... ça me soulage ! l…Bien sûr que je les ai aimés, mais t’as un peu trop forcé sur la dose, côté racines. J’suis fragile des intestins, moi ! Douze que j’en ai sucés, ça fait beaucoup. Mais si encore t’avais pas mis ce requinquant dans ta flotte, c’était dégueulasse!
-C’était de l’engrais pour les plantes. Je croyais bien faire !
-Tu parles ! de l’eau trafiquée, à moi ; une pocharde de première. T’as voulu me crever la panse, regarde, j’suis toute ballonnée ! T’es plus content de me voir tous les soirs ?
-Si, si, et ça me peine ce que tu dis là, car je te gâte ! J’en fais pas autant pour Crado Spectro ! Il pourrait râler !
Une ombre plus diaphane traversa le rectangle envahi de mauvaises herbes, et dans le clair de lune, une autre forme se matérialisa. Les mèches de cheveux gras, collées les unes aux autres, lui faisaient une toison de hérisson. Un de ses yeux était crevé et purulait sans discontinuer et le vieux Crado Spectro essayait en vain d’endiguer de son doigt à demi amputé le flot malodorant qui dégoulinait le long de l’arête de son nez. Les ongles de ses mains étaient noirs de crasse, et jamais de son vivant on avait réussi à les lui faire nettoyer. Il s’y était toujours vigoureusement opposé.
-Ça protège : hurlait-il à la bonne sœur qui voulait lui donner quelques notions d’hygiène quand il était recueilli chez les petites sœurs des pauvres. C’est comme la puanteur, ça éloigne les virus !
Crado Spectro prit part à la conversation.
-Ah, tu peux le dire Théo, moi, ça fait des jours que je bouffe des pissenlits par la racine, et même des chardons. J’en ai marre, j’en veux plus, ça me donne des aigreurs !
Il laissa monter avec délectation un rot bruyant qui empuanti l’atmosphère et résonna si fort que la chauve souris, apeurée, s’incrusta dans l’oreille de Bloody Spectra et que la chouette, courroucée de tant d’inconvenance s’envola outrée.
-Tiens, tu vois ! Ca me ballonne aussi. Déjà de mon vivant je supportais ni les navets, ni les faillots. Et les pissenlits, ça me gave !
Un autre rot luminescent rattrapa le premier. Bloody Spectra se pinça le nez si fort qu’il tomba de décomposition et secoua ses doigts pourris pour faire tomber les débris asticotés qui collaient à ses phalanges. Elle en perdit une au passage.
-Cochonneries de protéines ambulantes ! s’exclama t elle, ça se grouille à vous bouffer de partout, pas moyen de se décomposer en paix !
Puis, s’adressant à Crado Spectro, elle l’apostropha rudement.
-Dis donc, Crado ! Ici t’es plus dans le monde des SDF mal éduqués. T’as changé de domicile, alors respectes les autres si tu veux qu’on te respecte !
-Et toi vieille pocharde de la gare de Trouilly les p’tites fauvettes, pour qui que tu te prends ! Tu crois que je t’ai pas entendue du fond de mon trou de la fosse commune. T’as purgé toutes les lucioles de tes intestins et maintenant on se croirait dans un feu d’artifesses. Même Théo, il sait plus où donner des yeux tant ça étincelle de partout !
Vexée Bloody Spectra gratta les lambeaux de chair de son front qui la démangeaient et faisaient un rideau nauséabond qui tombait devant ses orbites infestées de petits habitants. Les vers luisants gigotaient et elle semblait cligner des yeux. Mais elle tira trop fort et une de ses cinq mèches resta collée à son doigt. Elle le secoua et perdit une phalange.
-C’est pas de chance ! Il m’en restait déjà pas beaucoup !
La mèche de cheveux tomba et alla se fixer sur son menton en galoche putréfié. Crado Spectro éclata de rire en éructant de plus belle.
-Voilà que maintenant, t’as une barbiche de vieux chin’tok !
Doublement irritée, Bloody Spectra s’énerva et donna libre cours à sa rage. Elle se précipita sur lui et lui arracha une oreille visqueuse qui se déchiqueta en libérant un flot de pus jaunâtre. Crado se vengea en tirant violemment sur ses dernières mèches grisâtres, et elle se retrouva toute chauve.
-Ah ! T’es belle, la « poule » du boulevard de Trouilly les p’tites fauvettes ! Tu pourrais même plus séduire un épouvantail !
Théodore de son fauteuil se tenait les côtes de rire. Il jubilait à ce spectacle.
Le nuage de Bloody Spectra s’immobilisa. Elle boudait.
Allez, fais pas la gueule, implora Crado Spectro conciliant. J’voulais juste m’amuser un peu. Je m’ennuie tout seul dans mon trou ! Tiens ! Viens, j’te paye un canon de rouge, pas encore du piqué de vers, ça t’va ?
Avec les vers luisants, les orbites caverneuses de Bloody brillèrent d’émotion et de convoitise.
-C’est vrai Crado, tu me payes un litron ?
-Oui ! Hé Théo ! Qu’est ce que tu peux nous offrir ce soir ? T’as reçu de la bonne cam’ aujourd’hui ?
-Attends, j’vais voir !
Théo entra dans la guérite et ouvrit un gros cahier à la couverture noire ornée d’une croix dorée Il tourna la page à la date des réceptions du jour.
-J’ai un Beaujolais !
-Du bon ?
-J’pense, c’est un p’tit nouveau !
-Pas trop fait ?
-Non, juste dix huit ans d’âge, macéré dans du chêne imitation.
-Ça pourra aller !
Excités, les deux spectres glissèrent par dessus le haut mur qui les entourait et allèrent dans un champ voisin glaner un reste de chaume qui avait échappé à l’écobuage. Ils choisirent chacun une belle et longue paille et passant à travers les grilles rejoignirent Théo qui déjà était à l’ouvrage.
De la terre fraîchement remuée, il fit sauter le couvercle d’une boite de bois brut et les deux spectres plongèrent aussitôt leur paille dans une veine du cou d’un jeune drogué mort par overdose.
-Hum ! C’est bien rouge ! De la belle hémoglobine…ça a un petit goût de morphine pas dégueulasse ! Je pique ailleurs pour voir si c’est aussi bon !
Bloody Spectra se délectait, aspirant ça et là.
-Et toi Crado, ça va ?
-Ah non, merde alors ! Ma paille est bouchée, j’ai dû tomber sur un caillot ! Que du coagulé dans le coin, je déménage !
-Bon, ça suffit les spectres, interrompit Théo, c’est l’heure. Y’a l’aube qui se pointe !
-Ça va ! On se tire. Tchao Théo, t’es un vrai pote !
Les deux nuages phosphorescents s’imprégnèrent dans le sol, mais Crado ressortit d’un coup et cria à Théo.
-Et n’oublie pas que moi aussi j’aime bien les chrysanthèmes. J’en voudrais bien pour demain !
Théo rouvrit le cahier et parcourut la page du lendemain
-C’est bon, je retiens la commande. Y’a une petite vieille qui arrive demain de l’hospice. P’têtre bien que les bonnes sœurs lui mettront quelques fleurs. Elles seront pour toi, promis !
Satisfait, Crado Spectro retourna dans son trou et Théo referma le cahier des entrées au cimetière de Trouilly les p’tites fauvettes. Il retourna dans son fauteuil et sourit.
-Ah, quelle belle soirée ! Rien de tel que la compagnie des spectres pour se distraire.
Il soupira.
-Pour le p’tit nouveau du Beaujolais, faudra attendre un peu, le temps qu’il se décompose et qu’il s’y fasse. Après ce ne sera plus qu’une question de volonté. S’il le désire, il pourra toujours se joindre à la troupe. Je connais Bloody, elle l’acceptera dans sa compagnie !
Après tout, plus on est de spectres et plus on phospho…rit
Nicole Provence
…