L'oeil ouvert

ANAÏS a disparu
Le Clôt de l'Homme est illuminé. Des lumières s'agitent. Dans les bois du Taillefer du massif de l'Oisans, des hommes balaient le sol détrempé à la recherche d'indices. ils fouillent au pied des arbres et sondent les failles. Il fait nuit, il pleut.
Sans doute qu'Anaïs, blessée, a pu se réfugier sous une anfractuosité pour attendre les secours. L'Oisans est riche en grottes et escarpements.
Anaïs a disparu.
Du fond de son trou elle perçoit plus qu'elle n'entend les hommes crier son nom. Mais elle a si mal qu'elle peut à peine relever la tête. La nuit noire a définitivement obscurci le ciel. La pluie a redoublé d'intensité, le Rif s'est gonflé en une minute. il se cabre et galope dans son lit comme un cheval furieux. La source souterraine, grossie par les eaux diluviennes, l'a ranimée en éclaboussant son visage. Elle se souvient de peu de chose; une randonnée décidée malgré la mise en garde de ses amis et l'envie de fuir, d'être seule pour faire le point. Sa vie est moche, elle n'a plus un sou, elle est au chômage ...
Anaïs a faim.
Depuis combien de temps est-elle tombée dans cette faille sombre qui pue? Elle fronce le nez, l'odeur est intolérable. Ça sent la bête crevée. Le relent putride est si puissant qu'une nausée monte dans sa gorge. Son pied est douloureux, il a doublé de volume. Des élancements martèlent sa tête, un peu de sang colle ses cheveux mais elle ne saigne plus. Ses bras et ses mains sont écorchés, ça brûle. Ses yeux scrutent en vain l'espace qui l'entoure, mais tout est noir. Pourtant, elle sent un air frais descendre jusqu'à elle. Le goulet dans lequel elle est tombée fait un coude. Elle se traîne malgré la blessure de son pied jusqu'à l'évasement qui continue en cheminée vers le sol où tout à l'heure les hommes ont marché à sa rencontre. Mais ils n'ont pas décelé la faille, dissimulée sous les hautes herbes, non loin du ruisseau. Elle parvient à distinguer la tache plus claire que fait le ciel traversé par les nuages qui filent. Un éclair lui confirme la hauteur de sa chute, au moins six mètres ...
Épuisée, Anaïs se laisse aller à pleurer. Elle s'est allongé sur le lit de roches acérées qui l'égratignent. Elle ignore où est tombé son sac à dos, elle l'avait à la main quand elle a glissé sur l'herbe mouillée. Puis, ça a été la chute ... sans fin.
Elle tâte autour d'elle, en aveugle. Si elle pouvait le récupérer, elle y prendrait sa lampe de poche. Elle se retourne difficilement de l'autre côté. Ses doigts partent à sa recherche, balayant le sol rugueux. Enfin, elle rencontre un obstacle, son coeur bondit de joie... trop vite. Ce n'est pas le Nylon du sac, mais un morceau de tissu rêche et mouillé.
Elle a poussé un cri d'horreur, d'instinct, quand ses doigts ont touché d'autres doigts, raides, gonflés et un peu mous.
Une main ! Elle est glacée! Mais il fait si froid dans cette caverne ... Pendant une minute, elle espère. Peut-être est-ce un sauveteur qui lui aussi a chuté ... S'il n'est blessé que légèrement, ils pourront s'en sortir. Elle lui parle, l'appelle, l'incite à se réveiller, mais le corps à côté d'elle reste immobile et ne répond pas. Elle se rapproche et les douleurs enflamment son pied. Sa cheville a dû encore augmenter de volume. Elle réussit cependant à ramper jusqu'à lui. Elle le devine dans l'obscurité, il ne bouge pas. Il est KO ! pense-t-elle. Elle le prend par la main pour le secouer et le ranimer. La puanteur est si forte qu'elle défaille presque. Elle tire la main et hurle de terreur. Elle garde entre ses doigts des débris de chair putréfiée. Elle hurle à nouveau et essuie frénétiquement sa main sur la veste du cadavre pour se débarrasser de cette purée de chair humaine. Heureusement qu'elle ne voit rien. La main fermée est presque détachée du bras et ne tient que par un lambeau de peau qui ressemble à du cuir durci. Elle a été tranchée !
Anaïs pleure convulsivement, désespérément. Elle s'allonge à nouveau et s'enfonce dans son cauchemar, à la limite de la crise de nerfs. Elle essaie de crier, impossible, aucun son ne sort de sa gorge. A-t-elle vraiment hurlé tout à l'heure?
Sa tête touche quelque chose de mou. Elle se relève aussitôt, au bord de l'évanouissement, persuadée d'être couchée sur le ventre du cadavre. Non, c'est son sac. Elle l'attrape avec fébrilité et cherche dans l'obscurité la petite poche de devant, fermée par un Velcro. La torche est là, mais elle ne délivre aucune lumière. Elle tâte du doigt, l'ampoule est cassée. Elle fouille dans une autre poche et reconnaît la forme de son briquet. À côté, ses dernières cigarettes. Elle en saisit une en tremblant, et l'allume sans encore oser projeter la flamme en direction de la forme qui gît, là, près d'elle, et qui ne lui sera d'aucun secours. Elle aspire de longues bouffées de tabac et s'étouffe, mais elle continue, fixant son regard fiévreux sur ce petit bout incandescent qui symbolise la vie, chaude, joyeuse, rouge, un vrai petit feu d'artifice ...
L'odeur est pestilentielle, pourtant Anaïs s'y habitue. Son instinct de survie a refait surface. Elle fouille son sac en aveugle, voulant à tout prix économiser le gaz de son briquet. Pendant combien de temps pourra-t-elle tenir? Elle sort des biscuits, du chocolat, des barres de céréales. Dès lors, elle se rationne. Elle grignote une demi-barre aux fruits secs et la mâche lentement. Dans le silence de son trou, elle entend la source qui coule de plus en plus fort. Là-haut, il doit pleuvoir à verse. Les sauveteurs ont cessé leurs recherches pour s'abriter. Il va falloir attendre ...
Anaïs a froid.
Elle déplie sa couverture de survie. Heureusement qu'elle ne s'en sépare jamais, un vieux réflexe de randonneur. Elle s'enroule dedans et s'appuie contre la paroi rugueuse qui suinte et lui glace les os. Sa cheville lui fait si mal qu'elle n'ose plus la toucher. L'odeur stagnante se soulève de temps en temps avec l'air qui s'engouffre dans la cheminée de roc. Une seconde nausée ne peut être retenue, et elle vomit de dégoüt. Elle a beau plonger le nez dans son col roulé, même son corps sent mauvais. Il transpire la sueur de la peur l'odeur de la mort qui peut-être déjà la guette. Aux effluves du cadavre en décomposition s'ajoute celui des aliments fermentés de son estomac. C'est acide, aigre et insoutenable. Elle crache par terre pour ne plus avoir ce goût écoeurant dans la bouche, puis avale un trait d'eau de sa gourde. Elle est tiède et fade.
La lumière du briquet jaillit et éclaire sa montre. Trois heures !.. Presque treize heures qu'elle a quitté le gîte après sa dispute avec ses amis. Maintenant, en y réfléchissant, elle trouve cette dispute idiote. Ses amis avaient eu raison! Mais elle s'était entêtée à vouloir prendre le GR 50 pour regagner le petit village d'Ornon, dernière étape de leur longue balade. Ils s'y étaient aussitôt opposés. Ce Clôt de l'Homme avait mauvaise réputation. Déjà trois hommes en moins de six mois avaient disparu, comme volatilisés. Tous avaient pris la même direction ... celle qu'elle avait elle-même empruntée pour leur donner tort. Elle s'était enfoncée dans un talweg où coulait un ruisseau, le Rif, et Anaïs l'avait longé. Elle avait quitté le GR 50 sans s'en rendre compte.
Anaïs s'assoupit.
Ça lui permet d'oublier un peu la douleur de sa cheville. Combien de temps a-t-elle dormi? Deux heures ... Trois peut-être ... Elle allume à nouveau son briquet. Sept heures! Les secours vont se remettre en route. La source s'est calmée. Elle colle sa bouche contre un petit creux de paroi, là où le filet d'eau a dessiné un bol. Elle boit avec avidité cette eau fraîche, presque glacée, et en ressent un bien énorme. Mais il ne fait pas plus jour pour autant dans son habitacle de roche, juste une pénombre glauque qui lui restitue la forme du corps non loin d'elle.
Elle fume une autre cigarette, elle a l'impression de se réchauffer. Dans son sac, elle prélève un biscuit et un carré de chocolat. Elle les suce plus qu'elle ne les mange, pour faire durer le plaisir, et aspire à nouveau l'eau de la source. Son regard essaie de suivre le long boyau de terre et de rochers par lequel elle a été littéralement aspirée. Aucune chance de remonter par là, d'ailleurs ... LUI aussi a dû s'en apercevoir! Qui est-il? II faut qu'elle sache.
Bravant la puanteur et la douleur, elle rampe lentement vers la forme et touche un pied. Elle frissonne. Le briquet balaie de sa faible lumière une jambe brisée à angle droit. Ça lui donne un air ridicule, comme un pantin désarticulé, jeté là par désintérêt. Elle remonte la flamme sur le corps, une autre main, décharnée, crispée sur une grosse pierre, posée sur une autre, plate. Le mort a certainement essayé d'attirer l'attention en tapant dessus, frénétiquement, désespérément ...
Anaïs a peur.
Si on ne l'a pas entendu, l'entendra-t-on, elle? La flamme danse et hésite. C'est une chemise d'homme, elle est ensanglantée et noire. Au niveau de la poitrine, le sang a formé une croûte purulente. Anaïs faiblit et éteint son briquet.. Combien de combustible lui reste-t-il? Elle le secoue et il lui renvoie un bruit rassurant, mais elle attend encore un peu guettant dans sa cathédrale de silence le bruit des pas ou la voix des sauveteurs qui, espère-t-elle, repasseront par là. Mais elle n'entend que le clapotis de la source qui a repris son rythme.
La pluie a recommencé. Elle rallume son briquet. une flamme grandit sur les parois et dessine des ombres mouvantes, presque rassurantes. Anaïs ne se sent plus aussi seule. La lumière longe le bras dont la main se crispe sur la grosse pierre, et arrive jusqu'au cou.
Anaïs a le sang qui se glace.
Le cou se soulève, régulièrement, comme le battement d'un pouls. Elle est hypnotisée par cette pulsation continue et un espoir insensé la soulève. Et s'il était encore vivant ? La peau de son cou bouge toujours et elle s'y accroche comme à un espoir de sursis. Et puis, tout éclate ... Des centaines de petits vers ont rongé l'intérieur des chairs et font surface, comme pour respirer et se libérer de cette puanteur infernale qui se répand à nouveau. Anaïs hurle de peur et de dégoût. Le briquet remonte encore et, devant elle, un visage pétrifié, saisi par la peur, la douleur et le désespoir, se matérialise dans la faible lumière vacillante. La bouche a un rictus de colère, d'autres asticots s'en échappent, le nez n'est plus qu'un os rongé et Anaïs s'arrête de respirer devant l'horrible spectacle qui s'offre à elle.
Dans ce masque grotesque, un oeil la fixe.
Il est là, globuleux, vitreux, exorbité, comme frappé par la stupeur ... Mais il la regarde et l'implore. Il est presque vivant. Il baigne dans un liquide immonde, mais il est entier et rond, comme une grosse bille d'agate usée par ses roulements sur le goudron de la cour des écoles.
Anaïs a eu si peur qu'elle en a lâché son briquet. Il s'éteint, se dissimulant à son regard. Elle le cherche frénétiquement, s'appuyant sur les membres du cadavre grouillant de vermine. Chaque contact avec la chair molle et liquéfiée lui provoque des nausées, mais elle persiste, persuadée que sa vie dépend de la flamme de son briquet.
Enfin, elle le trouve. il avait glissé contre la cuisse du cadavre et elle avance ses doigts dans l'obscurité pour saisir le petit tube rigide. Elle le serre convulsivement.
La flamme resurgit et, malgré elle, ses yeux vont à la rencontre de l'oeil ouvert qui fixe un endroit précis de la grotte. Anaïs se retourne et cherche ce que l'homme ne quittait pas du regard depuis sa chute. Ses yeux rencontrent le goulet de la cheminée ... le chemin des secours s'ils arrivaient. L'homme n'a pas cessé d'épier ce passage qui devait lui apporter la délivrance.
La lumière vacillante lui révèle la forme d'un autre sac à dos. Fébrile, elle s'en empare et le vide. Il y a une torche, mais la pile est usée. L'homme n'a pas profité longtemps de sa lumière. Anaïs l'échange contre la sienne, qui est pratiquement neuve, et la grotte s'éclaire davantage. Du coup, elle a envie d'éclater de rire. La lumière lèche les parois humides de la grotte, qui mesure facilement trois mètres de hauteur. La voûte est recouverte de concrétions calcaires en forme de stalactites, c'est beau. La lueur jaune se promène encore et revient près du cadavre. Elle pousse alors un autre cri de frayeur. À côté de son compagnon de misère ... deux autres cadavres attendent. Anaïs braque la torche sur leur visage et, dans chacun d'eux, un oeil vitreux la regarde.
La jeune fille s'enfonce dans un véritable cauchemar. Ces trois yeux sur ces trois cadavres sont comme l'oeil de Caïn ... Ils ont l'air de l'accuser.
Sans savoir pourquoi, Anaïs a l'intuition que ces trois hommes ne sont pas étrangers l'un à l'autre. L'odeur nauséabonde se soulève et l'enveloppe. Elle suffoque, c'est insoutenable. Elle ouvre son sac et en retire son tube de dentifrice, dont elle badigeonne le centre du bandana qu'elle porte autour du cou. Elle le plaque contre son nez et l'attache derrière la tête. La puanteur n'est plus aussi tenace, la menthe la surpasse avantageusement. Avec un autre foulard, elle bande son pied douloureux. Elle pourra ainsi se déplacer sans trop souffrir.
Les trois cadavres autour d'elle ne lui font plus peur. Elle décide de faire connaissance avec chacun d'eux.
Celui du fond, apparemment le plus âgé, est recroquevillé comme s'il avait eu très froid. Elle hasarde ses doigts et fouille ses poches. Un portefeuille récompense sa recherche. Elle l'ouvre et retire une carte d'identité au nom de Robert Chavant. La photo n'a plus de ressemblance avec le cadavre. Le visage est méconnaissable. Le crâne a été enfoncé par le choc, les cheveux sont rares et forment des petites houppes sur les côtés. À la place des joues, un trou béant aux bords comme rongés par une lèpre galopante laisse voir une dentition noire où brillent encore des couronnes en acier. Le cartilage du nez se relève avec insolence. Seul l'oeil a résisté. Derrière un relevé de banque, une petite coupure de journal jauni se cache discrètement. il a échappé à l'humidité de la grotte. Elle le déplie et lit :
«Cambriolage à la bijouterie Griffond de Grenoble ... C'est vers deux heures du matin que trois individus masqués se sont introduits dans la célèbre bijouterie grenobloise et ont dérobé pour six cent mille francs de bijoux et d'argent liquide. Malgré l'alarme, l'arrivée des vigiles et le dispositif de sécurité, ils ont pu s'enfuir sans être inquiétés. Seules leurs silhouettes ont été enregistrées par la surveillance vidéo. Aucun élément n'a permis de les identifier...»
Le vol de la bijouterie Griffond ! .. Anaïs s'en souvenait très bien. Cela remontait à deux ans. Un sacré coup! Les bijoux n'avaient jamais été retrouvés. Sans doute étaient-ils encore à l'abri dans une cache? Un autre papier était plié en quatre, il contenait quelque chose, mais elle ne s'en soucie pas.
Son instinct ne l'avait pas trompé. Mais que faisaient-ils tous les trois dans ce trou ?
Elle laisse le premier cadavre, qui n'est plus qu'un immonde tas de vermine grouillante, gonflé et noir. Le dentifrice agit toujours. Elle s'approche du second, qui est en meilleur état, c'est-à-dire qu'il est aussi repoussant que celui découvert près d'elle à son réveil. Elle ne peut quitter du regard cet autre oeil ouvert qui s'accroche au goulot de la chemirlée. Le deuxième a disparu sous la paupière violacée et ensanglantée. Cela fait un plat, comme s'il était enfoncé dans l'orbite, et un liquide poisseux et purulent colle les cils en formant une croûte nauséabonde qui suinte.
Anaïs se retient de vomir une seconde fois.
Le col de la chemise semble avoir été arraché. Il manque deux boutons. Elle se penche davantage. La base du cou est parcourue par une longue strie rouge boursouflée, comme une brûlure par frottements. À certains endroits, un sillon a creusé la chair tuméfiée. Elle pense à une chaîne, mais elle ne la trouve pas autour du corps, pas plus qu'une médaille. L'a-t-on étranglé? Et pourquoi?
Des asticots sortent du nez et prolifèrent abondammenjusqu'aux lèvres. Ça grouille et c'est écoeurant, mais Anaïs tient le coup. Un bras est tendu en avant et elle aperçoit quelque chose qui luit doucement dans la pénombre. La main tient un couteau de chasse, noir de sang séché. Qui a-t-il poignardé? Et pourquoi?
Était-ce pour se défendre? Elle veut en savoir davantage. À quoi d'autre pourrait-elle passer son temps si ce n'est à deviner l'aventure des trois hommes? Elle tire sur le blouson pour fouiller les poches ... Rien. Avec difficulté, elle retourne le cadavre et une vague infecte s'élève et l'asphyxie. La menthe du dentifrice n'a plus le beau rôle. Elle s'efface devant l'assaut victorieux des miasmes méphitiques qui s'évaporent dans la grotte. La pâte a durci, il faut la renouveler.
Elle plaque le bandana imprégné sur son nez et respire à nouveau la pâte blanche. Ça va mieux !La poche arrière du pantalon recèle une enveloppe en matière plastique fermée par un élastique. Elle l'ouvre et en sort diverses coupures de journaux. L'une d'elles attire son attention.
« Un randonneur se perd dans le massif du Taillefer .. Dimanche 26 mars, au cours d'une promenade avec deux de ses amis, un homme d'une quarantaine d'années, Robert Chavant, a mystérieusement disparu alors qu'il ne s'était éloigné que de quelques mètres de ses compagnons. Les gendarmes de haute montagne ont fouillé le bois du Clôt de l'Homme jusqu'à la nuit, mais en vain. On n'a relevé ni traces de chute ni taches de sang. Le randonneur semble s'être volatilisé... »
Anaïs s'interroge.
Chavant est-il tombé tout seul? Mais dans ce cas, pourquoi les deux autres se trouvaient-ils là aussi ?... Ce n'était pas plausible. Anaïs fouille encore et trouve une carte de crédit au nom de Michel Bompas ... Voilà deux cadavres d'identifiés! Elle l'observe. Il s'est probablement battu, ses vêtements en désordre n'ont rien à voir avec sa chute. Elle se retourne et regarde à nouveau le cadavre qui tient l'énorme pierre. Ses vêtements sont humides, moisis et juste déchirés par les rochers ... Mais rien n'indique une lutte. Anaïs s'en approche. Elle ouvre davantage le col de la chemise, là où la vermine imitait une pulsation. Deux chaînes argentées se mêlent. Au bout de chacune, deux petites plaques gravées ... Anaïs aspire l'odeur du dentifrice, retient son souffle et se penche. Sur l'une d'elles, des chiffres et une lettre: 74E. Sur l'autre, des signes semblables: 316 ... Que signifiaient ces chiffres et ces lettres ? .. Curieux !... La dernière lettre de la première plaque et le premier chiffre de la seconde sont coupés à ras. Anaïs les rapproche ... 74816 ... Le E et le 3 n'étaient qu'un 8 coupé en deux ... Dans quel but? Et pourquoi ces deux cadavres en possédaient-ils chacun une moitié?
L'oeil globuleux s'obstine toujours vers la cheminée, attendant, lui aussi, la délivrance. Cette fois, il bouge, mais Anaïs n'a plus peur. Elle cherche même avec amusement les petits asticots qui le ballottent. Certains grouillent autour de la paupière et forment une chaîne mouvante avec ceux qui ont éclaté dans le nez.
La lampe faiblit. Anaïs l'éteint et allume le briquet. La flamme danse et descend le long du bras. Au bout, retenue par un lambeau de peau durcie ... la main tranchée, crispée qui dissimule quelque chose entre ses doigts gonflés et bleuis. Anaïs a toutes les peines du monde à les desserrer. Elle devine un petit objet dur et brillant. Elle force les doigts, qui craquent sinistrement, et libèrent une petite clé. Elle la prend et la présente devant le briquet... SNCF GRENOBLE ... La clé d'une consigne. L'autre main est toujours collée à la grosse pierre. Anaïs la soulève ... La pointe escarpée de la roche est tachée d'une matière visqueuse, épaisse et noirâtre. L'oeil de Michel Bompas !... L'homme l'a réduit en bouillie en tapant sur la pierre plate pour appeler au secours.
Cette fois-ci, Anaïs ne peut retenir une nausée. Dans l'orbite tout à l'heure, l' oeil n'y était plus. Bompas a dû fermer sa paupière par réflexe ...
Près des cadavres, Anaïs découvre une longue corde, trop courte pour la distance du sol à l'ouverture de la grotte. Elle fouille à nouveau le sac de sport qui est toujours près de lui. Elle en extrait des biscuits ramollis et moisis, une fiole d'alcool dont elle absorbe une longue rasade, des Kleenex, un ouvre-boîte, deux conserves ça lui fera des provisions supplémentaires ... des cigarettes tant mieux, les siennes sont toutes consumées, une boussole. Le reste n'a pas d'importance. D'une poche plaquée elle sort une enveloppe froissée. Elle déplie la feuille et déchiffre difficilement le texte tant l'écriture est malhabile.
« Armand !... (Tiens, celui-ci s'appelle Armand L..) J'ai une idée de l'endroit où est tombé Robert. J'ai exploré le Clôt de l'Homme pendant trois jours. Si tu veux récupérer la clé, pas un mot à qui que ce soit! Michel. »
Malgré leur discrétion, des promeneurs les avaient croisés. Quand l'un de leurs amis a prévenu les gendarmes de leur disparition et donné leur signalement, ils purent témoigner de leur présence dans le massif du Taillefer, mais on ne les retrouva pas pour autant. Anaïs examine à nouveau la corde et lève la tête.
Elle imagine. Michel Bompas l'a fait glisser le long du goulet ... Armand la tient ... ou le contraire. Ils descend, mais la corde n'est pas assez longue ... Il y a encore trop de vide dessous. Coincé dans ce goulet étroit et suintant, il crie à son partenaire de le remonter. Il s'énerve, sans doute souffre-t-il de claustrophobie, il commence à avoir vraiment peur ... Armand est très corpulent, Michel tire de toutes ses forces, mais le poids d'Armand l'entraîne, il dérape et glisse. Tous deux chutent.
Ils avaient trouvé le bon trou ... et ils vont y rester plus longtemps que celui où le cambriolage les destinait. Armand s'est cassé la jambe. Michel est tombé sur lui, ça a amorti le choc. Elle imagine leur colère, leur peur. Dans la grotte, Robert les attendait. Il était déjà en train de se décomposer.
Il est fouillé sans ménagement et la clé est retrouvée, sans doute cachée dans ce petit bout de papier qu'elle a jeté à terre. Anaïs retourne vers le cadavre et le cherche. Elle le trouve, et le déplie. Quelque chose y est écrit à la main.
« La clé seule ne te sert à rien. Il faut aussi le numéro de code. Georges ne l'utilisera que sur la présentation conjointe des deux moitiés de plaque dont chacun ignore les chiffres de l'autre. Chacun de vous possède un tiers du sésame de votre coffre. C'était plus prudent. Alors, inutile de vous présenter à lui à la consigne sans les trois éléments. Seule(s) la ou les personnes qui les lui présenteront emporteront le contenu du coffre. »
La signature ressemble à un H. Henri ... Hervé? ...
Depuis le cambriolage, les trois hommes ne se sont pas. quittés d'une semelle, s'épiant discrètement, évaluant la chance qu'ils avaient de récupérer seuls les trois éléments indispensables pour s'emparer de la fortune. Ils s'inquiétaient de toute éventuelle absence ou disparition, réduis à néant la possibilité d'aller la réclamer. Depuis deux ans, entre eux, c'est l'enfer. Ils doivent attendre encore un peu pour ne pas attirer l'attention et trouver un receleur sûr qui écoulera les pierres et récupérera l'or des bijoux. Les billets se sont déjà envolés. li ne reste plus que le souvenir des incroyables fêtes qu'ils ont faites. La chute de Robert les a anéantis, plus encore sa disparition. Qu'allaient-ils faire sans la clé? li était hors de question de renoncer. Michel es retourné fouiner là où les gendarmes étaient passés en vain. Et il a trouvé ... du moins il l'espère. Leur chute fatale lui a donné raison.
Anaïs réfléchit.
Armand, avec sa jambe cassée, ne pouvait pas bouger. C'est donc Michel Bompas qui est allé dépouiller Robert de sa clé. Mais Armand s'est jeté sur lui par surprise, et la lui a arrachée. Même lorsque Michel a essayé de lui trancher le poignet pour lui faire ouvrir la main, il ne l'a pas lâchée. De sa main valide il a saisi cette roche qui traînait près de lui et a frappé Michel à la tête. Un premier coup écrase sa tempe, un deuxième arrache l'oeil, qui reste collé à la pierre. Puis il a tiré brutalement s,ur la chaîne autour du cou, si fort, qu'elle s'enfonçait dans sa chair. Il a fini par la dégrafer. Avec la sienne et la clé de Robert, il devenait l'unique propriétaire de leur belle petite fortune qui attendait sagement sa visite.
Il ne restait plus qu'à attendre les secours.
Armand s'est vidé de son sang par son poignet tranché à vif. Il s'est affaibli, mais il est resté vaillant, tapant sur sa pierre et guettant, de son oeil toujours ouvert, le goulet par lequel arriveraient les sauveteurs. Il a résisté au sommeil ... Il ne fallait pas qu'il dorme ... Surtout, garder un oeil ouvert ... un oeil ouvert ... un oeil ouvert ...
Anaïs rêve.
C'est elle qui, à présent, possède les trois pièces du puzzle de la fortune. Riche !... Enfin, elle allait être riche !
Elle fait mille projets, tous plus audacieux les uns que les autres. Elle mange avec parcimonie ses dernières provisions. Elle retrouvera ce fameux Georges ... Elle n'aura aucun mal à le convaincre ... Ses trois amis l'ont chargée de faire cette démarche pour n'en favoriser aucun en particulier ...
Elle boit l'eau fraîche de la source, mais elle a sommeil ... très sommeil ... si sommeil ... Pourtant, elle ne doit pas dormir, elle doit veiller pour signaler sa présence quand les secours se manifesteront. Sa main crispée sur le petit roc englué de l'oeil racorni de Bompas se soulève de plus en plus lentement. À son tour, elle tape sur la pierre plate pour lancer son SOS.
Mais le sommeil et la faiblesse la gagnent. Surtout, ne pas dormir.
Et toujours garder un oeil ouvert ... un oeil ouvert ... un oeil ouvert ...